Félix Tshisekedi et « la cohérence, les démons des petits esprits » [Tribune]

26 octobre 2020
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Depuis le discours à la nation du Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo annonçant des consultations dans le but de créer une Union sacrée, vue comme le prochain ordre politique en RDC, des critiques se sont multipliées, questionnant la sincérité du cinquième Président de la RDC qui est sur le point de se séparer d’avec un énième partenaire, alors que la rupture de Genève est encore vive dans la mémoire des congolais.

Ce débat porte sur une question que le chercheur Robert B. Cialdini a examiné dans son ouvrage « Influence et Manipulation : Comprendre et maîtriser les mécanismes et techniques de persuasion ».

Dans cette étude de psychosociologie, Cialdini identifie des principes sociaux intimement liés à des stéréotypes, sur base desquels les humains apprécient automatiquement des situations qui se présentent à eux, en mettant leur capacité à réfléchir en hibernation. De telle sorte que celui qui ne respecte pas un seul de ces principes, se voit coller automatiquement aussi un stéréotype en guise de sanction populaire : traître, menteur et consort.

Engagement = Cohérence

Certaines personnes connaissant la crainte de chaque individu à être sanctionné par sa société, maîtrisent bien ces principes, et les utilisent comme des armes « de l’influence automatique » pour nous faire faire des concessions, des consentements, des adhésions à leur façon de voir les choses, parfois à notre défaveur, mais que nous justifions innocemment en nous par le souci d’éviter l’étiquette de : traître, inconstant, incohérent,…

L’un des ces principes, c’est la séquence « engagement/cohérence » que l’auteur qualifie de demons des petis esprits.

Car pour lui, la société veut toujours qu’une personne qui s’est engagée à poser X action, soit cohérente avec lui-même en posant ladite action dans le futur, conformément à son engagement pris dans le passé. Même si cette obligation d’engagement = cohérence (stéréotypes) poussait l’individu à agir de façon contraire à ses intérêts (réalité des faits).

Une fois que le concerné tente d’agir en contradiction avec son engagement public (souvent ), l’opinion publique le traduit au tribunal social pour qu’il soit, soit condamné à une peine sociale de traîtrise, incohérence, mensonge etc. ; soit qu’il soit poussé à agir conformément à son engagement même si l’action qu’il doit poser est contraire à ses intérêts.

D’autant plus que la cohérence est considéré comme « la marque d’un esprit logique et intelligent (grand esprit) alors que l’incohérence caractérise les individus faibles et bornés (petit esprit)

Influenceurs

C’est ainsi par exemple, à l’aube du discours du Chef de l’Etat annonçant quasiment la fin de son partenariat avec Joseph Kabila, des extraits de ses discours passés ont inondé la toile.

Ce sont en réalité des plaintes déposées au tribunal social contre la personne du Chef de l’Etat, l’accusant de manque de parole d’honneur, et requérant une peine maximale de son incohérence en lui collant le stéréotype de : traître. Et au passage, noircir son image sans aucun doute, car convaincu qu’avec l’étiquette de traître, Félix Tshisekedi sera perçu comme un esprit faible et borné. Du moins dans la forme. Mais il y aussi le fond.

Engagement/Cohérence ou réalité des faits?

Robert B. Cialdini ne se limite non seulement à constater le dilemme dans lequel bon nombre de personnes sont enfermés au quotidien mais élabore aussi une recette pour leur permettre de s’en sortir sans y laisser des plumes.

En effet, Cialdini donne aux victimes de l’influence, un élément sur lequel celui qui est enfermé dans la séquence Engagement/Cohérence peut s’apesantir pour justifier la non-exécution de l’engagement pris, et cela, sans être sanctionné par le tribunal social : l’intention de son interlocuteur.

A ce sujet, l’auteur part de l’essai de Ralph Waldo Emerson « La confiance en soi », dans lequel il dit : « La cohérence mal avisée est le démon des petits esprits » (C’est d’ici qu’a été inspiré notre titre) pour inviter le public en général à faire une démarche contraire à celle automatique par crainte de stéréotypes, avant de faire une concession ou de se ranger derrière une opinion : éviter impérativement une variété stupide, rigide de la cohérence, bien que celle-ci soit en général
louable, et même indispensable : c’est cette tendance à être automatiquement et sans réflexion cohérent à laquelle Emerson fait allusion.

Au moment de passer à l’action post-engament, Robert B. Cialdini convie les grands esprits non pas à répondre aveuglement au besoin d’être cohérent avec eux-mêmes afin d’éviter la sanction populaire (stéréotypes) ; bien au contraire, d’analyser la chose pour détecter l’intention sincère ou malice ayant conduit à l’engagement et l’action concordante ou discordante qui suit ledit engagement.

De-là, pour renoncer à son engagement tout en évitant la sanction populaire, le concerné pourra expliquer la malice ou le vice de son interlocuteur qui caractérise cet engagement et le rend nul. Ainsi il sera incohérent sans être un « petit esprit borné ».

C’est ici que deux paragraphes du récent discours du Chef du Président Félix Tshisekedi adressé à la nation trouvent leur fondement :

1. « Je ne laisserai aucun engagement politique de quelque nature que ce soit primer sur mes prérogatives constitutionnelles et sur l’intérêt supérieur du peuple. Je ne transigerai jamais avec les intérêts supérieurs de la nation. Je ne céderai jamais la moindre portion de notre souveraineté nationale. Je ne ménagerai aucun effort pour préserver la paix et l’unité nationale ». Félix Tshisekedi rejete ici son engagement pris avec Joseph Kabila tout en estimant que l’intention de son partenaire n’était ni de le considérer comme un Président à part entière ni de le laisser travailler pour l’intérêt du peuple.

2. « Eu égard à ce qui précède, et considérant que le salut du peuple est la loi suprême, j’ai décidé d’entamer dès la semaine prochaine, une série de contacts visant à consulter les leaders politiques et sociaux les plus représentatifs, afin de recueillir leurs opinions afin de créer une union sacrée de la Nation autour des objectifs précités « . Il justifie sa prochaine action contraire à son engagement mais concordant avec la quête du bien être social, en lieu et place du bien être d’un groupe d’individus, comme il l’a signifié dans ce même discours.

Somme toute, le Président de la République Félix Tshisekedi a fait le choix de ne pas succomber à la crainte des stéréotypes que véhicule la séquence engagement/cohérence ; mais de se référer à la réalité des faits que la coalition FCC-CACH n’aide pas le pays à avancer, dès lors qui il se serait entendu avec son partenaire (on suppose) pour servir le peuple alors que ce dernier ne visait que les intérêts individuels et de son groupe (intention de l’engagement). Il faut alors une alternative à ladite coalition pour satisfaire les attentes des congolais (raison du renoncement à l’engagement).

Cette réflexion est fondée sur le livre de Robert B. Cialdini : « Influence et Manipulation : Comprendre et maîtriser les mécanismes et techniques de persuasion « , spécifiquement dans son chapitre III : Engagement et cohérence : Le démon de l’esprit ».

Jeannot Sheji, chercheur aux pieds nus.

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